LES ENFANTS DE PORT LYMPIA - Patrice Giuge


« La tête est un espace où mettre le monde... Avec nos mains, nous agrandissons l’espace nocturne au hasard de nos attouchements, nous inventons. Si l’homme se tiens debout face au soleil, alors son image se reflète au feu de la vie

Jean Luc Parent (L’adieu aux animaux)

Il y avait, dans la nuit des temps, un homme aveugle conduit par un enfant qui inventa la plus fondatrice des mythologies. Ces paroles probablement sincères et naïves, Homère les interpréta et les habilla d’images épiques, plus qu’humaines. L’homme apparut ainsi, dans la nuit des temps, habité par la beauté d’Apollon autant que par la déraison de Dionysos. Ce conflit entre notre humanité et notre animalité, qui prend forme sous les murs de Troie dans l’héroïsme d’Achille puis la sauvagerie de sa vengeance, et que chacun d’entre nous rencontre un jour ou l’autre devient, dans la nuit, une alchimie poétique, une fusion débarrassée des scories du monde visible.

Il est impossible de supposer qu’Homère ait vu la férocité d’une guerre et l’atrocité des corps pourrissants tant la réalité incise le contour des choses, tant les armes sont des objets sans objet dans un monde sans yeux.

L’imaginaire homérique fait apparaître Aurore au début de chaque chapitre. Elle traverse le Nil pour pleurer Memnon, le fils mort. Et c’est dans une clarté voilée, remplie de larmes, que se révèle le monde naissant. Avec Orphée, poète voyant mais interdit de regard, Eurydice devient une idée, neige de l’esprit, une image désirée et qui doit disparaître selon des lois au-delà de l’homme.

Comment mesurer avec quelle amplitude la poésie comble l’espace des choses et des êtres ? Mais ce que certains esprits interprètent comme une défaillance sans avenir n’est-il pas d’abord une expérience introspective si profondément humaine qu’elle ouvre désormais des pistes inexplorées de la recherche et de l’art ?

La caresse d’un silex ou la trace d’un fusain sur la paroi d’une grotte, le geste fulgurant et inquiet des peintures paléochrétiennes dans les hypogées de Rome, le feu des lumières pigmentaires dans la demi clarté des églises romanes, combien de mondes nouveaux ont été inventés dans la pénombre de quelques lieux ?

Sans la vision, les mains deviennent les outils de l’imaginaire. Ils sont des yeux qui caressent, qui contournent, qui comprennent puis tremblent.

Elles tremblent à l’horizon d’une nuit, comme les étoiles. Elles procèdent d’un regard kinésiste, dans une obscurité encore pleine des pulvérulances d’un dessin au charbon de bois d’il y a 15.000 ans et que seule la main a révélée en suivant les accidences de la roche. Elle découvre et assemble d’autres lumières, d’autres rêves. C’est ainsi que la nuit devient charnelle, la matière continue d’une réalité formelle vers l’être imaginant. Euler découvrit ainsi dans sa solitude, comme d’autres découvrent des continents, des chiffres, des lignes croisées ou parallèles, créant les fondements de la géométrie moderne.

Sûrement l’anxiété est là, mais pour des propositions nouvelles, sans violence et peut être rédemptrices en face de la complexité et du brouillage de notre monde.




 

Le toucher est un métalangage insolite, singulier et profond, non encore résolu, la forme régénérée, peut-être, d’une lucidité consubstantielle de l’interprétation des réalités.

Les nouveaux médiums de création, mais aussi le partage, appellent aujourd’hui à la découverte de cette nuit, de ce point du jour homérique. Et ce partage est ou sera un des moyens de compréhension du monde contemporain dans lequel se conjuguent les nouveaux concepts, les évènements et les interprétations possibles de la réalité, celle qu’on voit et celle qu’on imagine.

La vie sans la vision directe est une expérience esthétique qui doit être perçue comme une occurrence collective. Les non voyants sont comme des enfants sans enfance, des anarchistes (solitudes) vainqueurs de la vie réinventée. La cécité nous renvoie vers des paysages anamorphiques où s’étendent les linéaments des formes, de la matière et de l’esprit.

L’image moderne, le concept peut tenter de violer l’espace intime en s’imposant comme “solution de vie”, c’est à dire l’abandon des idéalisations naturalistes de l’espace visuel. L’image n’est pas la marque (ou pas seulement) d’un “monde vu”, mais l’acceptation de toutes les formes de récupération idéologiques ou sémantiques. L’œuvre d’art n’étant pas objet, elle ne peut être, du point de vue critique, que la formalisation d’une pensée interrogative, son expérimentation. Autrement dit, elle est un véhicule monstratif des réalités humaines. Elle n’est jamais une proposition esthétique (elle n’a pas de préalable objectif), mais bien une dramatisation des possibles, une catharsis.

La réalité, dans sa brutalité élémentaire, est plus forte que l’art parce qu’elle ne peut pas ne pas être. L’image ou les images de la vie, des drames humains ou du vivant en général est plus forte que l’image transposée. Il s’agit donc de bien comprendre où est celui qui souffre et l’outil qui montre le mieux cette souffrance puis la transfigure.

Nous pouvons bien sûr établir un discours critique périphérique à l’art occidental, mais qui formera, in fine, une pensée globalisante dont les forces positives sont inhérentes à:

- une capacité de passer de l’ordinaire à l’extraordinaire par l’assemblage de concepts

- une capacité à se positionner sur un discours critique (politique) mettant en évidence non plus les valeurs morales mais les besoins fondamentaux. L’art doit devenir l’outil des libertés, l’anti religieux par excellence.

Il advint qu’on me promit des nuits difficiles… un espoir échappé de mes mains inattentives et réduites dans ses actions. Me voici faillible, abusé par mes propres illusions. Le sort est expédié par trois dés jetés sur un lit d’hôpital. Seuls mes yeux agissent, et ce n’est pas suffisant.

© Patrice Giuge, octobre 2011


Notes :

1. Références :
- J. Genet

- J.L. Parant

- Euler

- Denis Diderot

- Jorge Luis Borges

- Homère

- Claude Garrandes (textes du Mont Athos et autres textes)

- L'Aveugle et le philosophe, ou Comment la cécité fait penser, Marion Chottin, Paris, Publications de la Sorbonne, 2009.

- Léo Ferré (ces mains bonnes à tout même à tenir des armes…, la nuit, c’est cet homme qui s’en va, sa canne au bout du bras et qui attend qu’on lui invente le jour )

2. Concepts :
- « Le regard kinésiste », référence à la peinture rupestre.

-  Poèmes ou textes courts présentés sur des lutrins et écrits en brailles avec traduction en noir, plaques originales et illustration gaufrées et/ou gravées.

- Lectures de textes et choix de musiques, interprétation de poèmes : « un jour un jour », « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », « Le condamné à mort » (première partie), « La nuit », « Ces mains bonnes à tout ».

© Patrice Giuge, 2011

Texte et notes écrits pour le catalogue de l’exposition Caroline Challan Belval, On n'aura jamais fini d'épuiser les apparences, CIAC, Carros, 2011-2012 et pour l'exposition Métamorphose vers le blanc, Espace culturel du Collège Port Lympia, Nice,2011-2012.


 

< Retour