COMME UN CIEL, À PORTÉE - Alexandre Mare 2017


Caroline Challan Belval est peintre. Dès lors, dans ses peintures, dessins, sculptures, installations s’y côtoient, avant tout, des préoccupations picturales – le trait, le rapport au rythme lumineux, le jeu des matières. De petits formats souvent, ses peintures sont des saisissements d’un univers urbain dont les cadrages évoquent la photographie, et révèlent des lignes : métro, rues, immeubles, usines, parfois des chantiers abandonnés — ces architectures en devenir. Il n’y a pas de personnages, ils sont ailleurs : dans une série, initiée en 2003, l’artiste réalise, sur fond uni, des portraits. Paysages et personnages ne semblent ainsi jamais se rencontrer. 

En 2015, comme pour signifier ce lien – essentiel – entre son œuvre picturale et l’architecture, Caroline Challan Beval est invitée à exposer à la Cité de l’architecture, à Paris. L’artiste y inaugure La Sphère des bâtisseurs inspirée des Globes terrestres et célestes du graveur et astronome Vincenzo Coronelli, offerts à Louis XIV en 1682. Un premier globe représente l’ensemble des savoirs géographiques, quant au second, entièrement bleu, il est le relevé des astres fixes à la naissance du monarque, le 5 novembre 1638. D’un diamètre de 3,87 mètres et pesant 2,3 tonnes, ces globes peuvent, dit-on, accueillir jusqu’à trente personnes grâce à une trappe dissimulée — et l’on se plaît à imaginer tous ces habitants au-dedans de la Terre, à l’intérieur même du ciel. À la surface du globe l’on trouvera 1880 corps célestes matérialisés par des clous de bronze dorés ainsi que soixante-douze constellations peintes dans un entremêlé d’animaux et de figures mythologiques. Les emplacements furent déterminés d’après des connaissances astronomiques empiriques et, surtout, grâce à la découverte de nouvelles optiques, cependant les coordonnées furent retranscrites à l’envers : pour que le Roi domine le monde il faut en inverser le ciel. Œuvres exceptionnelles, alliant l’art de l’ingénieur et la technicité de l’artiste, ces deux globes eurent cependant des revers de fortune. D’abord exposés au château de Marly, puis à partir de 1782 à la Bibliothèque royale du Louvre jusqu’en 1901, ils disparurent jusqu’en 1980 lorsque les conservateurs eurent la surprise de les redécouvrir dans d’imposantes caisses. Il fallut restaurer la Terre. Il fallut aussi enlever toute la poussière qui, entre 1782 et 1901, sur le ciel, s’était accumulée. Les deux globes furent ensuite acheminés, pour une exposition, au Centre Georges Pompidou – traversant Paris, quatre porte-chars transportèrent Terre et Ciel. Aujourd’hui, les deux globes restent visibles à la Bibliothèque nationale. 

Caroline Challan Belval, pour ses Sphères des bâtisseurs, s’est donc inspirée d’une des versions réduites du Globe Céleste, réalisée elle aussi par Coronelli, qui mesure 108 centimètres de diamètre. L’artiste a donc repris ces mensurations et a gardé la technique de la gravure, ici réalisée à la taille douce sur cuivre, dont les matrices sont imprimées, ensuite assemblées sur des structures. Les épreuves, sur papier japon, sont peintes, imprimées, puis peintes encore, au lavis et à l’encre noire. À la feuille d’or, l’artiste a placé planètes, étoiles, amas, constellations, objets stellaires, puis, à la surface, a dessiné hommes et bêtes qui peuplent nos mythologiques constellations. 

Le ciel, depuis la naissance de Louis XIV, n’est plus le même. Pour cette Sphère des bâtisseurs, l’artiste a collaboré avec l’Institut astrophysique de Paris, le Centre de Données astronomiques de Strasbourg, avec des relevés pris par les satellites, travaillant avec les coordonnées les plus exactes. Une Sphère noire des bâtisseurs est ensuite commandée à l’artiste. Imprimée à l’encre argent sur du papier japon préparé à la peinture de tableau noir – où tout s’y écrit, tout s’y efface – vient ensuite une troisième Sphère et une quatrième, bientôt, où le papier gravé sera remplacé par de la peau. 

De loin, le spectateur peut voir de longues traces noires sur la Sphère des bâtisseurs, de longues traînées blanches sur la Sphère noire. En s’approchant, il verra que s’y sont imprimées, par pression plus ou moins légères, les empreintes de doigts que l’on imagine être ceux de l’artiste. Un cheminement d’empreintes qui court sur toute la surface créant un tracé dans le ciel, comme une chevauchée de sombres nuages sur la voûte céleste. Nébuleuses, quasars, planètes, étoiles déjà nées ou bientôt mortes, Centaure, Ourse, Andromède, tout semble relié par ses empreintes. On pensait qu’il ne pouvait y avoir qu’un dieu, qu’un roi soleil, pour créer de telles voies, à l’instar d’Apollon, dieu des chemins, qui défrichant la forêt invente le par- cours qui mènera le futur pèlerin jusqu’à la Pythie, celle qui déchiffre. Mais non, ici, l’on s’en rend bien compte : le ciel n’est plein que de ce que l’homme a bien voulu inventer, a bien voulu clouter à la surface du ciel – les Sphères de Caroline Challan Belval nous rendent le ciel à portée de (sa) main. Nous sommes les bâtisseurs de nos propres cieux puisqu’en suivant les empreintes qu’elle a laissées, elle nous incite nous aussi à suivre du doigt notre propre chemin, notre propre astrologie. À portée, donc. Alors, ce sont des mythologies nouvelles qui se dessinent à fleur de terre. Un globe sur lequel se projette notre rapport au temps et à nos mythologies personnelles, appelées ainsi à « se démanteler sans se détruire. » 

Dessin, gravure, peinture. De la même manière que les plans-reliefs, commandés par Louis XIV a n d’avoir une vue en trois dimensions des principales places fortes françaises, sous forme de maquettes immenses, ont tout à voir avec la sculpture, ne pourrions-nous pas penser alors que nous avons a aire ici à de la peinture – d’ailleurs, la légende sans doute véridique voudrait qu’une partie des constellations du globe de Coronelli furent peintes par de grands peintres de l’époque. 

À voir Caroline Challan Belval pinceau à la main traçant à l’encre noire ces figures mi-humaines, mi-animales, un doute éventuel s’estompera : il est ici question de peinture. À la surface de ces sphères, motifs, paysages et personnages se rencontrent. Ils agissent, créent sens, et ne font pas seulement que coexister : le ciel est une architecture façonnée par ses habitants constellaires. Ils donnent corps au ciel. On pourrait résumer tout cela en admettant qu’à la surface d’un globe se dessinent les projections que l’on peut (se) faire du ciel. Ce sont, après tout, les Sphères des bâtisseurs – Héphaïstos et Ouranos, dieux des sous-sol et des cieux, comme s’effleurant. 

Avant qu’elles soient présentées ici, le visiteur curieux aura pu découvrir les deux premières Sphères en un magnifique écrin, exposées sous la grande coupole de l’observatoire de Nice. Comme si, de cette immense coupole s’ouvrant sur l’observation des astres, étaient tombées ces sphères dont la structure interne est pareille à deux coupoles accolées. Ainsi, observés et observant, dans d’identiques formes, se ras- semblent pour lier peinture, sculpture, architecture. L’observatoire de Nice, construit en 1887 par Charles Garnier, était alors le plus grand du monde. Il fut financé par Raphaël-Louis Bischofeim, député des Alpes-Maritimes, grand-oncle d’une autre mécène, Marie-Laure de Noailles. Et il est amusant que les Sphères aient fait le voyage de l’Observatoire au musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman : Marie-Laure de Noailles fut la mécène du poète. 

Dès lors, une constellation d’influences secrètes se dessine. Et puis, comment ne pas voir qu’ici aussi les Sphères des bâtisseurs trouvent naturellement leur place en faisant écho aux dessins constellés du poète ? Là où Caroline Challan Belval laisse son empreinte à l’empreinte du ciel et noue des liens inédits entre les constellations, Cocteau, lui, fait de chaque point une étoile qui, une fois reliées, dessinent un visage, un corps alangui, Œdipe, une sphinge, un autoportrait. Des dessins constellés comme ceux réalisés pour son livre Jean l’Oiseleur, ou bien, dans le lm Le Sang d’un poète, cette petite fille, constellée – elle aussi – de grelots dorés, comme accrochée et immobile sur le mur au-dessus d’une cheminée. Le jeu des étoiles est la marque du poète qui en fit sa signature.


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