Caroline Challan Belval

CAROLINE CHALLAN BELVAL / LES ALCHIMIES - Julien Magnier 2017


L’obscur et le clair évoqués par le poète, mais aussi la puissance des mythes et la fascination pour les matières et matériaux et pour leur valeur et leur symbolique, sont au cœur du travail de Caroline Challan Belval. Protée, le personnage mythologique qui incarne l’une des figures symboliques de la création par sa capacité à changer de forme et d’apparence, est aussi un symbole des opérations et étapes de l’alchimie. Le clair et l’obscur, parce qu’aussi loin que l’on remonte, c’est dans la pénombre que le travail de Caroline prend son origine. Ses premières séries de tableaux et de dessins, réalisés à Outreau, dans le Pas-de-Calais, et à New York, prenaient respectivement pour sujet une entreprise sidérurgique et un abattoir. C’est dans la pénombre ou le secret de ces lieux dissimulés au profane que Caroline a réalisé ses premières images, dans les contrastes violents d’ombre et de lumière lorsque l’acier en feu éclaire la pénombre des ateliers, ou dans le tabou des abattoirs, lors de la transformation des animaux en aliments. Quelques années plus tard, une autre série de dessins et de photographies fut réalisée dans les coulisses du Musée des Monuments français, au Palais de Chaillot, où Caroline a observé les moulages des plus célèbres sculptures françaises dans l’ombre et le secret des réserves, enveloppés de plastique. C’est en enfant qu’elle se plaît à explorer souterrains, lieux secrets et défendus et c’est presque naturellement qu’on la retrouve, au musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman, à la fois dans la lumière méditerranéenne et dans l’ombre des sous-sols, soit qu’elle propose une montée vers la lumière, soit qu’elle soit attirée, comme le poète et comme Orphée, par la traversée des profondeurs et des lieux cyclopéens. 

Comme Protée, comme l’alchimiste, Caroline procède depuis longtemps par transformation, reprise, allusions. Les citations mythologiques (la série de photographies et de peintures réalisées dans les hauts fourneaux d’Outreau s’intitulait Héphaïstos), les références à d’autres œuvres, comme les statues du Musée des Monuments, l’Ève d’Autun ou les globes de Coronelli conservés à la Bibliothèque nationale de France, sont courantes dans son travail. Il n’est plus temps d’opposer le patrimoine artistique et historique conservé dans les musées à l’art contemporain : Caroline travaille avec le patrimoine, avec ces œuvres anciennes et célèbres qu’elle revisite, et il est donc normal de la retrouver au musée, poursuivant un dialogue avec le passé qu’elle revisite de lieu en lieu et d’exposition en exposition. Il ne s’agit plus de rompre avec l’art ancien mais bien, en alchimiste, de le métamorphoser pour s’en servir, mais aussi pour le servir. L’une des sculptures les plus anciennes et les plus célèbres du Moyen Âge français, l’Ève d’Autun, qui est à la sculpture romane ce que l’Ange au sourire de Reims est à la sculpture gothique, fait donc l’objet d’une métamorphose. Ève, la pécheresse, représentée allongée sur le sol cueillant le fruit que Lucifer met à portée de sa main, qui ornait à l’origine l’une des entrées de la cathédrale d’Autun comme un avertissement, est transfigurée par le travail de Caroline qui en propose des versions lumineuses et colorées. 

Son Ève cristalline n’est plus la pécheresse de la Genèse mais propose le caractère intemporel et la modernité étonnante de cette image de femme, isolée par les vicissitudes du temps (l’image de Lucifer est brisée et celle d’Adam n’a pas été retrouvée). Comment la force négative de l’image a-t-elle pu devenir un objet d’admiration ? Par le talent du sculpteur bourguignon du XIème siècle, le légendaire Gislebertus, et par la grâce de son invention. L’Ève de Caroline, en verre moulé, est toute de lumière, et elle a souhaité en faire une figure tutélaire : un personnage réenchanté et merveilleux. C’est dans cet esprit que Caroline fait subir la même opération de transmutation à des ornements médiévaux sculptés dans la pierre, des roses et des spirales, pour les changer en verre et en lumière : elle assure la fusion magique de la pierre sculptée et du vitrail. Les maîtres d’œuvres et théologiens du Moyen Âge n’auraient pas souhaité mieux. Si le vitrail médiéval avait pour objectif d’irradier les églises de la lumière divine et de favoriser ainsi la prière et l’union mystique, les verres de Caroline permettent de voir la lumière se matérialiser dans une matière transparente. Mais cette alchimie qui change la pierre en lumière a aussi pour conséquence de transfigurer la figure biblique de la pécheresse et d’en faire, à l’opposé de sa légende noire, une Ève pure et solaire. 

Cette transfiguration par la matière et ce dialogue avec l’air et la lumière se poursuivent dans le dialogue entre matière et immatériel, architecture et sculpture auquel préside l’Anticolonne, présentée pour la première fois à la Cité de l’architecture du Palais de Chaillot. Mobile enfantin constitué de centaines de fragments, à la manière d’une pluie de pierres suspendues en l’air, l’Anticolonne ne porte plus rien, et n’existe même plus : elle n’apparaît au spectateur que sous la forme d’une illusion d’optique qui lui fait croire à l’existence d’un unique volume, un pilier torsadé de style gothique. Un sou e et l’architecture esquissée se désagrège, et la pierre est changée en air, comme dans un conte merveilleux ou le château s’évanouit. Le conte, la magie, le merveilleux sont d’ailleurs des formes constantes du travail de Caroline. Que l’on se tourne vers les cavernes et vers la nature, vers les châteaux et les églises, vers la lumière et le ciel, c’est toujours avec ce regard émerveillé par la beauté du monde. C’est dans cet émerveillement suscité par la beauté des étoiles qu’elle a conçu son grand œuvre, un grand modèle de globe céleste. Les positions des étoiles, indiquées, sont reprises par des empreintes de doigts qui viennent suggérer le flou et l’incertitude des premières cartes du ciel, lorsque ces positions n’étaient indiquées de manière empirique que grâce à un faisceau de points calculés en fonction des relevés astronomiques. Mais il y a aussi dans ces empreintes de doigts venant restituer les étoiles et les constellations, un rêve d’enfant de toucher le ciel, et peut-être le souvenir d’un rêve d’homme de poser le pied sur quelques-unes d’entre elles. Il y a aussi le plaisir de transgresser, au moins symboliquement, la consigne des musées : « ne pas toucher » pour rappeler qu’on louait autrefois le caractère tactile des objets peints, la morbidezza (douceur) des chairs des saints et des dieux de peinture, comme si l’on pouvait les caresser. 

 

Les sphères célestes de Caroline représentent un rêve d’enfant, mais elles sont aussi une réaction de l’artiste à un objet de musée qui la fascine autant que les étoiles : elles reprennent en effet la forme des célèbres sphères de Coronelli conservées à la Bibliothèque nationale de France, deux globes figurant la carte du ciel et de la terre, fabriqués par l’Italien Vincenzo Coronelli à la demande du cardinal d’Estrée, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, pour être offerts à Louis XIV. Des deux objets de science et d’émerveillement, Caroline n’a retenu que le ciel, mais a souhaité conserver, par la gravure et le marouflage, le principe d’un objet spectaculaire, à la fois scientifique et artistique, une vaste sphère que l’on peut présenter au sol ou, inaccessible, suspendre au plafond. Mais la fascination pour ces objets n’est pas seule à dicter la réalisation des sphères célestes, et l’artiste en tire films et projections en mouvement qui placent le spectateur dans une sorte d’univers mental, où la voûte céleste se reconstitue autour de lui, dans la pénombre des sous-sols du musée. Clin d’œil : c’est de la profondeur obscure que naît l’image lumineuse du ciel. Regard d’artiste, regard de scientifique : lorsque Caroline explique qu’elle aurait rêvé devenir astrophysicienne, le point commun réside là encore dans l’émerveillement, le regard de l’enfant étonné et curieux de tout. Notre mot « contemplation », d’ailleurs, vient de ce regard scrutateur porté sur le ciel puisqu’il désigne à l’origine le travail du devin qui « découpe » (temnere) un carré du ciel pour y observer et interpréter le vol des oies. L’opération est d’ailleurs très proche de celle de l’astrologue qui dessine la carte du ciel à un point et un moment donnés. Le devin, l’astrologue : autant de figures qui associent la connaissance de la nature et l’imagination de l’artiste. 

À ces sphères célestes également, Caroline a voulu appliquer la plus étrange des métamorphoses : transfigurant le ciel en corps, elle a fait imprimer ses étoiles sur une peau, un cuir souple et clair. Là encore, alchimistes et théoriciens du Moyen Âge auraient apprécié dans ce travail l’application de la théorie des Signatures selon laquelle le corps est régi par les mêmes lois et principes que le monde. L’objet imaginé par Caroline, cette étrange sphère de peau, rappelle un peu de ce lien consubstantiel et de cette influence des éléments et des astres sur l’humanité, en même temps qu’elle fait du ciel un corps tatoué, comme elle le dit joliment, reprenant la métaphore utilisée par Jean Cocteau pour les fresques de Santo-Sospir, « villa tatouée ». Tout vit et tout est humain : habitat, astres ; le poète d’ailleurs dessinait des visages constellés de points qui les faisaient ressembler à des cartes du ciel ou des figures du zodiaque, et évoquait pour la presse en Apollinaire « le poète constellé » et la « tête étoilée » de l’auteur des Calligrammes. Caroline y a-t-elle pensé en imaginant cette planète de taxidermie, un « ciel de peau » ? 

Ailleurs, c’est le dessin, que l’artiste qualifie de stratifié, qui par ses ondes et la couleur bleue évoque l’eau, et par le nom qu’elle leur donne, le bois ou la pierre. Le geste de la dessinatrice reprend celui d’un enfant qui suivrait une forme avec son crayon. Les formes répétées semblent suggérer un volume et en même temps dissoudre les formes, comme si les lignes se liqufiaient, ou le volume se pétrifiait. Le dessin flotte et signale la forme sans l’enfermer, là où Caroline parle de la gravure comme de l’application d’une « volonté forte », ferme et renouvelable par l’impression. D’ailleurs, en imprimant sur soie ses cartes des étoiles, l’artiste a choisi d’évoquer le voile qui, selon la légende, aurait servi à Véronique à éponger le visage du Christ pendant la Passion et sur lequel, par miracle, se serait imprimé le visage de ce dernier. À l’origine de l’imprimerie, il y a l’empreinte sacrée sur le linge. Avec cette nouvelle Véronique, du nom que les historiens donnent à ce voile légendaire, les constellations imprimées deviendraient autant de traits du visage, comme une nouvelle image du visage d’étoiles cher au poète. 

Cet appel récurrent aux métiers d’art (travail du verre, du cuir, du tissu, de la tapisserie, de la broderie) longtemps fuits par les artistes – à quelques exceptions notables comme celle de Cocteau, auteur prolifique de mythes imagés en vitrail, en tapisserie, en fresques – l’artiste le revendique, parle du plaisir qu’elle ressent à imaginer des formes et supports variés pour ses images et à faire appel aux hommes et femmes de l’art qu’elle appelle, comme au Moyen Âge, les « corporations ». En se proposant de dépasser l’opposition entre art et science, en fabriquant avec tout l’appui de la technologie contemporaine, des modélisations en trois dimensions, ces objets fabuleux, Caroline Challan Belval propose aussi d’aller au-delà de l’opposition entre artiste, ingénieur, technicien et artisan dont elle montre le caractère obsolète. 

Les compétences techniques nécessaires à son activité de graveuse sont apparentées à celles de chacune des personnes qui l’accompagnent dans la réalisation de ses œuvres, ni plus, ni moins : chaque artiste est à sa manière technicien et ingénieur, et l’artiste se veut passeuse entre sciences, arts, techniques et occultisme. C’est tout naturellement qu’elle a adopté l’image de l’enfant qui guide l’adulte à travers un univers dans lequel son esprit raisonnable se perd, comme on le voit sur une très belle gravure de Picasso, Minotaure aveugle guidé par une fillette dans la nuit, ou dans Le Testament d’Orphée de Cocteau où le poète est à la fois voyant et aveugle, guidé par des forces obscures et cauchemardesques à tête de cheval. Comme le poète, l’artiste aussi tâtonne, ignore, s’étonne, se perd dans le noir et cherche la lumière. Comme lui, Caroline voue une sorte de culte à la beauté et, comme lui, l’art est pour elle une suite de métamorphoses et de transmutations, jeu avec les symboles, les images et surtout les matériaux. 

C’est donc un immense plaisir de voir Caroline dans l’un de ces musées qu’elle aime, au contact de l’un de ces trésors d’images qu’elle affectionne, dans ce temple à l’antique, étalé sous le soleil, dans l’antre du poète amoureux des mythes et des étoiles : Caroline, tu y es chez toi.


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